Une partie de cet article que j'ai écrit pour Positif sera publiée dans le prochain numéro dans lequel un large dossier est consacré au cinéma d'animation français (interview de Sylvain Chomet, articles sur les courts et les écoles ...).
"Long-métrage et animation. Deux termes qui auraient pu faire des merveilles couplés l'un à l'autre mais qui ont été marqué pendant des années par une date fatidique: 1938, l'année de sortie de
Blanche neige et les sept nains des Studios Walt Disney. Pourtant des longs métrages animés il y en avait eu avant. Certains n'ont jamais été retrouvé comme
Peludopolis mais d'autres sont rentrés dans l'histoire du cinéma comme
Le Roman de Renard ou
Les Aventures du Prince Achmed.
Pourquoi alors Blanche Neige a-t-il autant influencé l'histoire économique, artistique et esthétique du long métrage animé ? Le film était d'une importance majeure pour Walt Disney il jouait sûrement l'avenir de son studio sur ce film. Le succès du film, aussi bien financier qu’artistique, fait que le tout Hollywood voulait faire un autre Blanche Neige (oui rien n’a changé depuis ce temps là). Seuls les Frères Fleischer vont être en mesure de relever ce challenge. Moins bien préparés que Walt Disney ils sortent fin 1939
Les Voyages de Gulliver qui fonctionne bien. Mais leur second film sorti
Mr Bug goes to town lui ne marche pas aussi bien, laissant la voie libre à Disney qui allait pouvoir régner en maitre sur ce format pendant de longues années. Il met en place un certain niveau d’exigence au niveau de la qualité de l’animation, une bonne chose certes mais qui place les budgets pour les longs métrages d’animation à un haut niveau. Et donc si les producteurs veulent rentrer dans leurs frais il va falloir que les films répondent à certaines exigences notamment ne pas aborder certains genres ou sujets afin que les films puissent toucher un large public. Le destin du long métrage animé était scellé pour de longues années (même
Yellow submarine ou
Fritz the cat n’y changeront rien et il faudra attendre la création de Dreamworks pour que les choses changent … un tout petit peu).
Et le long métrage d’animation français ? Eh bien il commence avec
Le Roman de Renart de Ladislas Starewitch réalisé entre 1929 et 1930 et qui sortira en France aux débuts des années 40. Puis il faudra attendre l’après guerre en 1950 pour les films de Jean Image et bien sur la sortie du film de Paul Grimault
La Bergère et le ramoneur (qui reverra le jour en 1980 dans une nouvelle version plus en adéquation avec la volonté de ses auteurs sous le titre plus connu du Roi et l’oiseau). Puis dans les années 70-80 le début des adaptations de BD (eh oui déjà) : Asterix, Lucky Luke. Mais aussi l’arrivée de Picha qui suivant l’exemple d’un Ralph Bakshi (mais dans une veine plus humoristique et moins poussé au niveau de la technique et du style) essaye d’aborder des thèmes plus adultes. Dans ce tableau il faut bien sur rajouter dans les années 80-90 les films de René Laloux et Jean-François Laguionie. Le premier connu pour ses films de science-fiction :
La Planète sauvage,
Les Maitres du temps,
Gandahar. Le premier créé avec Roland Topor remportant même le Prix Spécial du festival de Cannes en 1973. Quand au second il réalise notamment l’étonnant
Gwen en 1984.
Mais malgré quelques succès, si l’on s’en réfère à la liste publiée sur le site de l’AFCA, de 1930 à 1995 seulement 38 longs métrages d’animation ont été produits en France … soit environ un film tous les deux ans. Alors que toujours selon cette même liste entre 1998 et 2009 27 films ont été produits en France … soit un petit plus de 2 films par an.
Alors à quoi doit-on se bouleversement dans le Paysage du Long Métrage d’Animation Français ? A un changement radical des planètes ? A l’intérêt soudain des journalistes pour le cinéma d’animation ? A une mutation génétique qui a permis aux animateurs d’avoir un troisième bras ? Euh même si seule la dernière solution aurait été la plus probable en fait on le doit surtout à un petit garçon : Kirikou.
En effet
Kirikou et la sorcière le film réalisé par Michel Ocelot qui sort sur les écrans français en décembre 1998 va avoir une carrière exemplaire aussi bien au niveau critique que du box office, le film dépassera le million d’entrées. Et si il ne bat pas les grosses productions américaines sortis cette année là, son sujet montrant une Afrique, que l’on voit rarement sous ce jour là au cinéma et son esthétique que l’on ne voit pas souvent dans les longs métrages d’animation, vont ouvrir de nouveaux horizons aux auteurs et producteurs d’animation. Et c’est fort de ce succès que Les Armateurs, qui a produit Kirikou, mais aussi des séries (
Tchoupi) et des courts métrages (
L’Inventaire fantôme de Franck Dion), va produire dans la foulée le long métrage de Sylvain Chomet, dont elle avait produit le court
La Vieille dame et les pigeons,
Les Triplettes de Belleville. Le film remporte un beau succès d’estime lors de son passage hors compétition au festival de Cannes en 2003 et il dépasse les 500 000 entrées en France, un très beau résultat pour un film sans aucun dialogue! Grâce à son graphisme et à sa réalisation le film devient culte et franchi les frontières, il obtient même une nomination aux Oscars pour le meilleur film d’animation. La même année Folimage, connu pour sa production de courts métrages et de séries, sort son premier long métrage
La Prophétie des grenouilles de Jacques-Remy Girerd, le film franchira la barre du million de spectateurs. Avec le destin de ces trois films, le long métrage d’animation français prend une autre envergure, qui s’est concrétisée avec les sorties ces dernières années de films comme
Renaissance,
U,
Persepolis,
Peur(s) du noir,
Chasseurs de dragons,
Lascars… qui permettent au cinéma français de montrer son savoir faire et d’aborder des rivages diversifiés.
Et ce n’est pour l’instant pas prêt de s’arrêter puisque cette année on attend déjà quelques «poids lourds». Tout d’abord l’adaptation par Joann Sfar de sa BD :
Le Chat du Rabbin. Fera-t-il aussi bien que Marjane Satrapi et son
Persépolis ? Et est-ce, après l’adaptation de nombreuses BD à succès dans les années 70-80, une nouvelle vague d’adaptation (la différence est qu’aujourd’hui ce sont les auteurs des BD qui participent à la réalisation de leurs films).
L’Illusionniste de Sylvain Chomet, dont on vous parle plus longuement dans ce dossier. Est-ce que le réalisateur va pouvoir faire aussi bien qu’avec son premier long? Fort des 10 millions des spectateurs, engrangés par les deux premiers films, Luc Besson sort lui en fin d’année le troisième épisode de la série des Arthur. Et Folimage se confrontera comme à son habitude à deux mastodontes américains (la suite de
Tron et
Megamind) avec le premier film, très prometteur, de Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol :
Une vie de chat (Voir encadré). On y retrouvera le graphisme si particulier des deux réalisateurs afin de suivre la vie d’un chat partageant sa vie avec une fillette la journée et un voleur le soir.
Et de nombreux films sont aujourd’hui en préparation. Comme aux Etats-Unis les réalisateurs de prises de vues réelles sont de plus en plus attirés par l’animation. Avec
Le magasin des suicides c’est Patrice Leconte qui se lance dans l’aventure du cinéma d’animation. Le film raconte l’histoire d’un magasin qui vend tous les accessoires pour bien réussir son suicide, une histoire qui place de suite le film pour un public plus adulte. Un grand nom de la BD, Jacques Tardi, se met aussi à l’animation et si le graphisme ressemblera à celui de ses BD l’histoire d’
Un Monde Truqué est une histoire originale (
même si).
Florence Miailhe et sa Traversée, un projet ambitieux qui raconte l’exode de deux enfants et qui, espérons le, permettra à la grande réalisatrice et sa technique de peinture animée de toucher un plus large public (
un extrait).
Jacques-Remy Girerd prépare son troisième film
Tante Hilda.
Ernest et Célestine, d’après les livres de Gabrielle Vincent, sera réalisé par un jeune réalisateur Benjamin Renner (Cartoon d’or pour
La Queue de la souris), Les Films du Nord plus connus jusqu’à présent pour sa production de courts métrages (
Signe de vie, Chahut, Recto Verso …) prépare quant à eux
Le vilain petit chartreux…
Dans les autres productions à suivre et présentées au dernier Cartoon Movie, un autre projet adapté d’une BD, mais cette fois-ci coréenne,
Approved for adoption de Jung qui raconte l’histoire d’un enfant en quête de son histoire celle si se mélangeant entre celle de son pays la Corée et celle de son pays d’adoption la Belgique;
11 par un collectif de réalisateur dont Serge Elissalde et Gilles Cuvelier qui, au travers de 11 histoires, s’attache à raconter la première guerre mondiale;
La Marche des crabes d’Arthur de Pins qui va tenter d’adapter au format long son court
La Révolution des crabes qui avait remporté un grand succès. Et de nombreux autres projets dont beaucoup en relief afin de ne pas laisser le marché aux américains …
Donc comme on le voit ce ne sont pas les projets qui manquent et on ne peut que s’en réjouir. Mais il va falloir que les spectateurs suivent ce mouvement. Car comme dit en début de cet article, les films d’animation coûtent chers. En Europe les budgets moyens sont compris entre 6 à 12 millions d’Euros (de 150 à 200 millions de dollars aux Etats-Unis) et le temps de production d’un film d’animation dure plusieurs années (3-4 ans au moins). Dans ces conditions les films en prises de vues réelles, dont beaucoup coutent moins cher et sont moins longs à faire (et ont donc plus de chance de pouvoir récupérer de l’argent et plus rapidement) sont souvent avantagés lors de l’attribution de subvention (même si le système français reste l’un des meilleurs au Monde). Surtout que, si à une époque où peu de films d’animation sortaient en salles, la plupart réussissait à gagner un peu d’argent, aujourd’hui les échecs sont plus fréquents. Donc pour que cette embellie du long métrage d’animation français continue il va falloir plusieurs conditions. De meilleurs scénarios, et pour cela que les écoles d’animation forment à l’écriture de scénario, et que les écoles de scénaristes fassent plus de place à l’animation. Que les budgets baissent encore, car si de nombreux projets sont aujourd’hui aux alentours de 4 millions, de nombreux professionnels disent qu’il est possible de réduire encore les coûts, il suffit de voir des productions aux Etats-Unis comme
Sita chante le blues ou les films de Bill Plympton (ce qui ne veut pas dire qu’il faille abandonner les gros budgets, les deux modèles économiques peuvent cohabiter). Réduire les couts permettrait de ne pas être dans l’obligation de toucher un large public et ainsi pouvoir aborder plus de genres et de thèmes différents, de manière à fidéliser un public plus adulte afin qu’il aborde l’image animée pas uniquement comme un divertissement (Les Age de glace ou les Shrek) ou ayant rapport avec la grande Histoire (
Persépolis,
Valse avec Bachir) mais bien un cinéma qui peut traiter de tous les sujets, et même de la vie de tous les jours comme on a pu le voir récemment avec des films comme
Mary et Max,
Le sens de la vie à 9,99$ ou
Mon chien Tulipe. Le public viendrait alors dans les salles voir de l’animation non pas parce que c’est « différent » mais bien parce que c’est avant tout du cinéma, comme celui de prises de vues réelles, et peut-être, rêvons un peu, verra-t-on plus de journalistes s’intéresser de manière sérieuse au cinéma d’animation. Et le long métrage d’animation français aura encore de très belles années devant lui.
AUTOUR D’UNE VIE DE CHAT
Interview des réalisateurs.
Pourquoi avez vous voulu passer du court métrage au long métrage ?
Jean-Loup Félicioli : Le passage du court au long métrage s'est fait à partir d'une proposition de Jacques-Rémy Girerd. Nous avions déjà réalisé 14 courts métrages, et je pense qu'il a senti que nous étions en mesure d'assumer la réalisation d'un long métrage.
Alain Gagnol : De notre côté, ce n'est pas que nous n'en avions pas envie, au contraire, mais l'idée nous paraissait si inaccessible que nous n'osions pas en rêver. Pour ma part, j'écris des romans, et la possibilité de me coltiner avec une histoire longue m'a paru naturelle. Naturelle, mais pas facile, car l'écriture d'un long métrage, c'est une autre histoire...
Comment s'est déroulé le travail d'écriture du long en regard de celui d'un court ?
A.Gagnol : Nos courts fonctionnent sur une seule idée : d'autant plus qu'ils font tous à peu près cinq minutes, ce qui est court pour... un court. La nouveauté pour moi était de développer des scènes qui se répondent, de trouver une cohérence et un rythme sur la longueur, enfin tout le travail de base du scénariste auquel je n'avais pas été confronté jusqu'alors. Etant arrivé à un stade avancé d'épuisement après toutes les réécritures, la finition des dialogues m'a posé problème, et Jacques-Rémy leur a donné leur forme définitive.
J.L. Félicioli : De nombreuses versions du scénario ont été écrites, relues par un petit groupe de personnes à Folimage qui aidait à prendre du recul. Le plus intéressant a été de pouvoir développer des personnages, d'amener différentes ambiances et de tisser des liens entre les scènes, tout un travail qui était impossible dans un court, faute de place.
Est-ce que vous avez senti une différence dans votre manière d'appréhender la réalisation du long par rapport à vos courts ?
J.L.Félicioli : Il n'y a pas de grosses différences de réalisation car nos choix de mise en scène se sont imposés au fil des années pour des raisons à la fois artistiques et économiques. Le budget du film a été conçu autour de notre méthode de travail.
A.Gagnol : Nous ne voulions surtout pas, sous prétexte de réaliser un long métrage, faire dans la surenchère. De notre point de vue, le film sera réussi s'il ressemble à notre univers personnel, que ce soit au niveau du graphisme, de l'histoire, et de la mise en scène.
Interview du producteur
Quelles sont les différences dans la production d’un long métrage d’animation aujourd’hui ?
Jacques-Rémy Girerd : En 1998, quand nous montions le financement de La Prophétie des grenouilles, la situation était très différente de celle observée aujourd’hui. Kirikou n’était pas encore sorti et la visibilité des films d’animation français était faible. Je crois me souvenir que mon projet était quasiment le seul de l’année. Au cartoon movie 2010, plus de trente projets français étaient présentés. La concurrence est devenue extrêmement rude. Et pour ne rien arranger, les financements des chaînes sont en repli. Tous les films n’arrivent pas à se monter. A l’autre bout de la chaîne, les possibilités de diffusion se réduisent également. Il y a trop de film d’animation, principalement issus des USA, et il est de plus en plus difficile de trouver sa place. Traditionnellement les films d’animation faisaient leur succès dans la durée. Aujourd‘hui avec le turn over rapide des sorties, cette possibilité se raréfie. En France, les producteurs devraient unir leurs forces plutôt que partir chacun de leur côté. Trop de films tuent les films ! Mais restons positifs et retrouvons-nous à la fin de cette année pour découvrir Une vie de chat.
Une Vie de chat sort le 15 décembre 2010."
La Traversé Copyright Les Films de l'arlequin / Une Vie de Chat Copyright Folimage